Les bienfaits de l'ennui selon le psychiatre Patrick Lemoine

"L'interdit de l'ennui n'est jamais qu'un avatar de l'interdit de la masturbation." Et si on profitait du confinement pour s'ennuyer ?

Confinement : les bienfaits de l’ennui

Pour le psychiatre Patrick Lemoine, l’ennui peut entraîner créativité et création.

« La vie est une alternance de phases d’activités et de repos, d’après sa définition. En réalité, personne ne peut être productif, créatif à jet continu, et il faut des périodes où on s’ennuie », affirme le psychiatre Patrick Lemoine. Pour Brut, il vous aide à réfléchir sur les bienfaits de l’ennui que peut procurer le confinement.

« L’interdit de l’ennui est un avatar de l’interdit de la masturbation »

Ce qui est très intéressant, c’est que les catholiques ont inventé les couvents, alors qu’il n’existe pas de couvent protestant. C’est-à-dire que cette notion de confinement, où on reste soit à méditer, soit à prier – la devise des couvents était « Ora et labora », soit « prie et travaille » – n’existe pas dans le monde protestant et anglo-saxon.

Beaucoup de religions sont vent debout contre l’ennui parce que… Là, il faut faire appel à l’argot : quand quelqu’un ne fait rien, on lui dit : « Qu’est-ce que tu branles ? » Au fond, l’interdit de l’ennui n’est jamais qu’un avatar de l’interdit de la masturbation. Et on sait très bien que la masturbation, qui est une activité sexuelle non vouée à la reproduction, est quelque chose de très mal vu par la plupart des Églises.

« On est dans la position des moines dans un couvent, sauf qu’on n’a pas donné notre accord »

Aujourd’hui, « time is money » : les Anglo-saxons sont tout le temps dans l’action, et les Latins s’autorisent un peu la sieste, mais c’est de moins en moins bien vu. Au fond, il n’y a que les Orientaux qui ont su faire la synthèse grâce à la méditation zen et au bouddhisme, qui est capable d’allier action et inaction.

Aujourd’hui, on est dans la position des moines au Moyen-Âge, confinés dans un couvent, sauf qu’on n’a pas donné notre accord pour ça. Comment faire pour que cet ennui devienne un atout ? Il suffit de se rappeler de son enfance. Je me suis énormément ennuyé dans mon enfance, quand j’étais à la campagne, chez mes grands-parents, sans autre enfant de mon âge, et je passais mes journées à me barber. Pourtant, j’y pense avec une nostalgie incroyable.

« J’espère que le confinement va amener une explosion, une révolution, un grand massacre »

La mode actuelle pour les « bons parents », c’est de faire plein d’activités. Je suis toujours frappé de voir que les mercredis et les samedis sont pourris pour les parents, parce qu’ils filent de l’entraînement de foot au cours de danse, en passant par la leçon de piano et le cours de dessin. Et c’est terrible, surtout quand on habite dans une grande ville et qu’on passe beaucoup de temps dans les transports. Je ne serais pas surpris qu’il y ait un exode des citadins vers la campagne : grâce au télétravail, on peut faire des tas de trucs à la campagne.

Je pense que cette période de confinement où l’économie s’est arrêtée, où l’écologie a redémarré, va forcément produire quelque chose. Je ne sais pas si ce sera positif, mais j’espère que ça va amener une explosion, une révolution, un grand massacre. Pour la première fois depuis la Grande Peste, au XIVème siècle – un tiers de la population européenne a disparu – la société a été totalement modifiée. De cette période de méditation et d’ennui, je pense qu’il va sortir de grandes choses, et que ça va faire beaucoup de bien à la planète.

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Brut.
19 avril 2020 09:29