Sept ans après son rapt, un financier sulfureux raconte sa vie dans la "peur"

Il dit vivre dans la "peur" depuis sept ans : un financier a raconté jeudi à la cour d'assises de Paris la séquestration et la tentative d'extorsion dont il a été victime, avant d'être soumis aux assauts de la défense qui l'a dépeint en blanchisseur de la criminalité organisée.
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En exergue de son témoignage livré à distance par visio, le président rappelle à Emmanuel Hening son statut de victime : devant cette cour qui rendra son verdict le 15 janvier, "vous n'êtes accusé de rien, est-ce que c'est bien clair monsieur Hening ?"

Sur l'écran, l'intéressé acquiesce. Le bureau nu et anonyme, la vue masquée par un voilage, ne révèlent rien du lieu d'où il raconte son rapt par des hommes masqués et déterminés, le 17 décembre 2018, à Beaumont-en-Auge, à l'heure où les habitants de cette bourgade du Calvados conduisent les enfants à l'école. 

Son avocate Pascaline Morello lui demande pourquoi il garde son adresse secrète, pourquoi il n'assiste pas au procès des six accusés dont l'un, Mohamed Chouiyekh, 37 ans, présenté comme un dirigeant d'une équipe de narcotrafiquants d'Avignon, est en fuite. "Depuis des années, je vis dans la peur", répond Emmanuel Hening qui explique avoir hésité à témoigner. 

Frappé au visage avec des menottes, jeté à l'arrière d'un utilitaire les mains liées dans le dos, la bouche et les yeux couverts de scotch, il entend un ravisseur demander "un calibre" et "pense que c'est la fin". Puis il est conduit dans un parking de Seine-Saint-Denis, où un homme lui reproche de "voler la sueur des gens" et lui intime de s'acquitter d'une "dette" d'un million d'euros. 

Il est relâché dans la soirée aux portes de Paris, muni d'un téléphone crypté pour les instructions de paiement.

Emmanuel Hening livre plusieurs pistes aux enquêteurs, dont celle d'un délinquant parisien, Samir Debbouz, 41 ans, condamné par le passé avec Chouiyekh.

Impénétrable au premier rang, Samir Debbouz, qui se dit innocent comme tous les accusés, est le seul qui connaissait Hening. 

Selon celui-ci, il comptait parmi les investisseurs d'une société irlandaise de négoce d'énergie pour laquelle lui-même officiait comme "intermédiaire". L'investissement semble avoir avorté. Répondant à la cour, Emmanuel Hening estime que cette société générait "un chiffre d'affaires de 100.000 euros par jour", avec un rendement annoncé "de 20-30 % l'an". 

"Comme Icare"

S'il explique avoir "tout perdu", n'avoir "pas de patrimoine" et vivre d'une allocation pour adultes handicapés, Emmanuel Hening n'est pas un financier lambda. En Grande-Bretagne, il a été condamné en 2006 à quinze ans de prison pour une escroquerie à la TVA d'un montant de plus de 50 millions de livres (80 millions d'euros de l'époque).  

"La délinquance est un monde que vous ne connaissez pas?", lui susurre l'avocat de Mohamed Chouiyekh, Amar Bouaou. "En France non. J'ai été condamné en Angleterre", répond Hening, qui a bénéficié d'un non-lieu dans un dossier de blanchiment.

Avant son témoignage, le président avait toutefois retracé ses liens d'affaires avec le milieu serbo-monténégrin ou encore avec le clan Hornec, considéré par les policiers spécialisés comme un groupe éminent de la criminalité francilienne.

Dès lors, serait-ce "une hypothèse farfelue" d'en faire un blanchisseur pour le compte de "la Ligue des champions du banditisme?", questionne l'avocat. "Oui", répond Emmanuel Hening qui s'agace: "Maître, je ne comprends pas. Vous faites mon procès ?".

Me Bouaou ironise: ce serait donc la faute à "pas de chance" si parmi les investisseurs dans la société irlandaise figurait un Hornec ? 

"Qu'avez-vous à dire à la cour d'assises sur votre relation de proximité" avec cette famille, poursuit Me Bouaou. "Pas de réponse", commente l'avocat dans le silence de la salle. Et d'asséner: "Quand on se rapproche un peu trop du milieu de la délinquance (...), on peut se brûler les ailes comme Icare."

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