Gisèle Pelicot : “Ils ont voulu me faire sombrer. Je ne baisserai plus jamais les yeux.”

À l’occasion de la sortie de Et la joie de vivre, coécrit avec Judith Perrignon et publié aux éditions Flammarion, Gisèle Pelicot revient dans un entretien pour Brut sur le procès des viols de Mazan, son choix de rendre les audiences publiques et la reconstruction qui a suivi.
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2 novembre 2020 : le jour où sa vie bascule

Tout commence par une convocation au commissariat. Son mari, Dominique Pelicot, a été surpris en train de filmer sous les jupes de femmes dans un supermarché. Il est entendu en premier. Puis vient le tour de Gisèle Pelicot. Très vite, le ton de l’interrogatoire la déstabilise.

“Il me demande si je pratique l’échangisme. Je réponds : même pas en rêve.”

Puis le policier la prévient :

“Ce que je vais vous annoncer ne va pas vous faire plaisir.”

Il lui montre une photo.

“Je vois une femme à côté d’un individu. Une poupée de chiffon. Sans vie. Je ne me reconnais pas.”

Une autre image.
“Madame, c’est bien vous. Nous avons perquisitionné chez vous.”

Elle refuse d’y croire.

“Cette femme, ce n’est pas moi.”

Puis la question tombe : souhaite-t-elle porter plainte contre son mari et les hommes que la police est parvenue à identifier ?

“Bien sûr.”

“Dominique m’a violée et fait violer par 53 hommes”

Cinq heures après l’interrogatoire, elle se confie à une amie.

“Je lui ai dit : Dominique m’a violée et fait violer par 53 hommes.”

Le choc est total.
“C’était l’impensable.”

Pour elle, c’est une déflagration.

“Tout s’écroule. J’ai même envisagé de prendre ma voiture et d’en finir. Parce que je savais que je devais l’annoncer à mes enfants.”

L’annoncer à ses enfants restera “un des pires moments” de sa vie.

Mais quelque chose la retient.

“J’ai cette force en moi qui me dit que je n’ai pas le droit de m’écrouler. Sinon, mes enfants vont s’écrouler. (...) J’ai eu besoin de penser que ces 50 années n'avaient pas pu être qu’un mensonge. Sinon, ma vie s’arrêtait.”

De la honte au choix de rendre le procès public

Après l’arrestation de Dominique Pelicot, la honte et la solitude l’envahissent.

“Toutes les victimes ressentent cette honte. On pense qu’on est responsable. On est dans une extrême solitude.”

Pendant près de quatre ans, elle veut le huis clos total.
Ne pas être reconnue. Ne pas être exposée.

Puis elle change d’avis. Elle décide que le procès sera public. Mais une étape l’attend : visionner les vidéos sélectionnées par ses avocats.  

“Ils ont choisi les plus dégueulasses.”

Elle décrit des scènes “insoutenables” : “Un individu en pleine conscience qui viole une femme totalement inconsciente. Une poupée désarticulée qui n’a plus d’âme, qui n’a plus de conscience.” 

Elle décrit l’effet des substances comme "une anesthésie générale".

“Si j’avais eu des souvenirs, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui.”

Sur ces vidéos, elle ne se reconnaît pas.

“Cette femme, ce n’est pas moi.”

Une violence que personne ne voulait voir.

“Les professionnels n’étaient pas formés à la soumission chimique. On n’imagine pas qu’une femme accompagnée de son mari puisse être soumise chimiquement. C’est ça qui est terrifiant.”

Au procès : “On m’a traitée de complice”

Dans la salle d’audience, elle fait face à ses agresseurs.

“J’ai tout entendu. Complice. Exhibitionniste. Suspecte. Ils ont tout essayé pour me faire craquer.”

Par moments, elle veut hurler.

“Mais ma petite voix me disait : tu as refusé le huis clos, tu vas jusqu’au bout. Tu ne baisses pas les yeux.”

Elle dit avoir tenu grâce au soutien des femmes qui sont venues au tribunal d’Avignon.

“Je n’aurais jamais imaginé que ma parole trouverait un écho aussi large.”

Quand la presse internationale s’empare de l’affaire, elle comprend que ce procès dépasse son histoire.

“Je me suis dit que ce serait aussi le procès de celles qui n’ont pas obtenu justice.”

Même face aux vidéos, certains accusés continuent de nier le viol.

“C’était glaçant. À quel moment vont-ils se rendre compte ?”

Une phrase d’avocate la fait quitter la salle :
“Mon client a vu son bassin bouger. Il a vu qu’elle avait du plaisir.”

Se réinventer après l’impensable

Comment reconstruire sa vie quand 50 ans d’existence vacillent ?

Elle choisit de ne pas effacer le passé, mais de ne pas s’y réduire.

“Je ne pourrai jamais oublier. Je n’ai pas pardonné, c’est impardonnable. Mais j’ai voulu en faire quelque chose.”

Elle consulte des psychiatres, des psychologues.

“Seule, je n’y serais pas arrivée. Il ne faut surtout pas s’isoler.”

Elle se réinvente. Elle rencontre un nouvel amour.

“On peut s’en sortir. Ce n’est pas facile. Mais on peut.”

“Les lois ne suffisent pas, il faut changer les mentalités”

Le procès a-t-il répondu à toutes ses questions ?

“Je ne suis pas sûre.”

Elle note toutefois une avancée : le vote de la loi sur la définition du consentement. 

Mais elle reste lucide.

“Les lois ne suffisent pas à changer les mentalités. Il faut éduquer nos enfants. Une femme n’est pas un objet.”

Elle s’adresse aux jeunes générations :

“Vous êtes là pour faire évoluer cette société patriarcale. Il y a encore beaucoup de travail.”

Les questions qu’elle voudrait poser à Dominique Pelicot

Elle veut poser une question simple :

“Pourquoi ? Pourquoi tu m’as trahie à ce point ? Pourquoi tout ça ?”

Elle dit avoir besoin de réponses.
“Droit dans les yeux. Il me les doit”

Mais pas seulement à elle.

Il les doit aussi à ses enfants. Notamment à sa fille, Caroline Darian. Des photos d’elle dénudée et droguée ont aussi été retrouvées dans l’ordinateur de son père. Elle a porté plainte contre lui.

“J’espère qu’elle aura des réponses”, ajoute-t-elle.

Ce qu’elle veut transmettre

Avec Et la joie de vivre, elle veut que son histoire serve.

“On a des ressources en nous pour traverser les épreuves les plus compliquées. Ce n’est pas facile. Mais on peut y arriver. “

Elle espère que son livre suscitera des discussions.

“Peut-être que chacun y trouvera des réponses.”

Retrouvez l'interview en intégralité sur la chaîne YouTube de Brut.

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