Actionnée par la force de ses mains, la cloche retentit du sommet de la chapelle et résonne dans le village complètement vide. “C’est une mélodie en La”, parfaite pour une voix de baryton. Comme celle du maire, Jean-Pierre Libert, qui, avec passion, nous fait visiter.
Deux monuments aux morts, un cimetière, une passerelle pour enjamber le ruisseau qui chante et…c’est tout. Aucune habitation, aucun habitant. La commune de Beaumont-en-Verdunois, dans la Meuse, se trouve à une quinzaine de kilomètres de Verdun et a été détruite pendant la Première Guerre mondiale. Les habitants, évacués en 1916, n’ont trouvé que des ruines à l’armistice. Impossible de reconstruire sur ce qui a servi de champ de bataille, les cicatrices sont trop profondes : des millions de munitions non explosées se trouvent sous le sol, ainsi que des cadavres. C’est la zone rouge.
Comme Beaumont-en-Verdunois, la Grande Guerre et, plus particulièrement, la bataille de Verdun, ont figé dans le temps cinq autres communes dans la Meuse: Bezonvaux, Cumières, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre. Toutes sont qualifiées de “mortes pour la France”.
Pourtant, si Jean-Pierre Libert ne porte pas son écharpe tricolore, mais un simple béret qu’il quitte au moment d’entrer dans le village, il est un maire -presque- comme les autres. “Je suis là pour que l’on n’oublie pas ce qui s’est passé il y a plus de 100 ans”, martèle l’édile, la voix chargée d’émotion. “Mes cinq homologues et moi-même, nous sommes des passeurs de mémoire”.
C’est d’ailleurs au nom du devoir de mémoire que les six communes ont gardé leur statut. Depuis la loi du 18 octobre 1919, elles sont administrées par un Conseil municipal de trois membres nommés par le préfet de la Meuse, avec un maire et deux adjoints
“Nous avons toutes les prérogatives d'un maire, à l'exception du vote pour les sénatoriales et nous ne pouvons parrainer un candidat à l’élection présidentielle”, explique Jean-Pierre Libert. Tous les six ans, leur mandat est théoriquement remis en jeu, mais, en pratique, “il y a peu de candidatures et, si nous faisons les choses bien, nous sommes renommés par le préfet sans problème”.
Quatre des six maires que nous avons rencontrés sont des descendants d’habitants de ces communes. “Ma grand-mère est la dernière-née du village…En 1913”, raconte Jean-Pierre Libert. Dans la chapelle de Beaumont-en-Verdunois, érigée en 1933, les vitraux rouges laissent entrer une chaude lumière. L’édile se met à fredonner, les larmes aux yeux. “Avant, il y avait la vie, il y avait des enfants…”.

Sur ces terres, point de litiges entre voisins à régler ou de mariages à officier, mais il faut s’occuper de l’entretien de la chapelle, des tombes ou des sols et des forêts, en lien avec l’Office national des forêts. Et, chaque année, une commémoration est organisée avec les descendants des habitants du village.
Celle de Haumont-près-Samogneux a lieu en septembre, et il y fait “toujours soleil”, sourit Stéphanie Coupade, les yeux rieurs derrière ses lunettes embuées par la pluie. “Une météo exceptionnelle”, nous assure-t-elle. Présidente de la commission municipale de Haumont-près-Samogneux depuis septembre 2024, elle a succédé à son père, Gérard Gervaise, qui avait été maire pendant 23 ans.
Les cheveux relevés en chignon, la sexagénaire reconnaît que, plus jeune, ces cérémonies ne l’emballaient pas. “Mais le déclic est venu lorsque mon père m’a demandé de mettre à jour le fichier des descendants. Je les ai appelés un par un pour leur demander leur mail et on a discuté. Ils étaient tous tellement attachés à Haumont et à son histoire… ”.
Lors de la commémoration de septembre dernier, Stéphanie Coupade a demandé à son fils trentenaire de faire un discours et, pour l’intéresser, lui a proposé de faire un parallèle entre sa vie et celle d’un habitant de l’époque. “Il a parlé d’un jeune laitier et à été très touché en se rendant compte de la chance qu’il a de ne pas avoir connu la guerre.”
“Rendre le passé bien vivant”
Créer un pont avec les personnes disparues il y a plus de 100 ans, la clé pour intéresser les jeunes générations ? C’est en tout cas ce sur quoi misent ces maires, inquiets de la disparition progressive des anciens combattants et de leurs descendants.
“Les jeunes adorent l'histoire, mais c’est à nous de les accompagner”, estime Jean-Pierre Libert, dont la fille est porte-drapeau depuis ses 17 ans. Ce dernier se rend régulièrement dans les écoles de la région et organise des projections de films ou des sessions d’écriture au cours desquelles les élèves “doivent raconter l’histoire de la Première Guerre mondiale avec leurs mots”.
Attirer les jeunes donc, mais aussi les touristes. Ces maires se battent pour “rendre le passé bien vivant”. Organisation de randonnées, brochures, quiz ludiques et représentations théâtrales. Leur objectif commun est de développer le tourisme de mémoire.
Néophytes ou passionnés de l’histoire du XXe siècle, les visiteurs ne peuvent qu’être impressionnés par les reliefs tourmentés de ces villages qui témoignent de la quantité d’obus reçus.

A Fleury-devant-Douaumont, l’équivalent de "cinq fois Hiroshima en tonnage d’obus" sont tombés pendant la bataille de Verdun qui a duré 10 mois, de février à décembre 1916, explique avec effroi le maire actuel, Jean-Pierre Laparra, emmitouflé dans un long manteau rouge.
Les quelque 400 habitants d’alors ont évacué en 1916, remplacés par des soldats. Fleury sera pris et reprit 16 fois. “Ceux qui y passent après la bataille déclarent que ‘Fleury est un fruit mûr écrasé sur la surface du sol’”, déplore le septuagénaire.
Situé entre le Mémorial de Verdun et l’Ossuaire de Douaumont - deux sites emblématiques de la Grande Guerre - Fleury attire du monde : entre 300 et 400 000 visiteurs chaque année. Mais les cinq autres villages souffrent d’un manque de notoriété. Pourtant, tous ont eu à déplorer de lourdes pertes et sont de véritables musées à ciel ouvert.
Cumières, seul parmi les six à être situé sur la rive gauche de la Meuse, a perdu 17 enfants sur quelque 200 habitants. “Chaque premier dimanche d’octobre, nous rassemblons les descendants et rendons hommage à ces jeunes mobilisés et tués pendant la Première Guerre mondiale”. Derrière ses lunettes, Pierre Weiss, le maire de Cumières depuis 2020, ne cache pas son émotion. “Nous devons expliquer ce qui s’est passé ici, car nous retrouvons des situations similaires dans le monde actuel…”.
110e anniversaire
Ces villages représentent “le passé, le présent et l’avenir”, abonde François Xavier Long, le maire de Louvemont-Côte-du-Poivre. Ce chirurgien originaire de Provence se souvient : “un jour, en pleine opération, je parlais, comme à mon habitude, des gueules cassées, ces soldats revenus du front défigurés, et les infirmières m’ont dit que je devrais donner des conférences…Je suis devenu maire d’un village ‘mort pour la France’ en 2003 et je suis désormais au comité scientifique des gueules cassées”, s’amuse ses yeux bleus.
Depuis 1923, la flamme du Souvenir brûle sous l'Arc de triomphe à Paris, près de la tombe du Soldat inconnu qui représente tous les Français morts au combat. Chaque année, cette flamme est emmenée jusqu'à Verdun par des sportifs bénévoles. Maurice Michelet, maire de Bezonvaux et président du Comité de la Voie Sacrée, une association perpétuant le souvenir de tous les soldats morts pour la France, participe à ce projet. “En 2026, pour le 110 e anniversaire de la bataille de Verdun, ce parcours aura une saveur particulière pour Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre”, s’enthousiasme-t-il. “Ce sera l’occasion de rappeler que nos villages existent et surtout rappeler aux jeunes générations 'plus jamais ça'".








