Incendie de Crans-Montana : le ministère public du Valais en pleine tempête

Crédit : Harold Cunningham/Getty Images
Le ministère public du Valais, chargé de l'enquête sur l'incendie d'un bar de la station de ski suisse de Crans-Montana qui a fait 40 morts et 116 blessés la nuit du nouvel an, fait face à un flot de critiques sur sa gestion de la procédure.
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Absence de détention provisoire des propriétaires juste après les faits, pas de saisie des téléphones ni perquisition immédiates, pas d'autopsies: les griefs sont nombreux et la frustration monte du côté des défenseurs des victimes.

Dans les jours ayant suivi le drame, ces avocats se sont étonnés dans les médias que des enquêteurs n'aient pas immédiatement été dépêchés sur place, au domicile des tenanciers ou dans les locaux de la commune.

Il a fallu attendre le 7 janvier pour que le bar soit perquisitionné. Une perquisition au domicile du couple de propriétaires français du bar a été ordonnée le 1er janvier, mais pas exécutée à ce jour selon les parties civiles.

"Le risque de disparition des preuves essentielles est plus que jamais présent", redoute Christophe de Galembert, défenseur du père d'un enfant décédé.

Autre motif de frustration : le fait que les propriétaires, Jacques et Jessica Moretti, n'aient pas été interpellés dans les heures suivant l'incendie.

"Ce qui m'a le plus surprise, c'est l'absence de mise en détention préventive immédiate pour risque de collusion", explique à l'AFP l'avocate Miriam Mazou, qui représente une famille de victime.

De fait leur arrestation aurait permis de "garantir que les preuves puissent immédiatement être mises en sûreté, sans risque de disparition d'enregistrements ou de documents, de mise au point de réponses coordonnées, de contacts avec des participants ou témoins futurs éventuels, etc.", poursuit pour l'AFP un expert sous couvert d'anonymat. 

8 jours pour saisir des portables

Jacques Moretti a finalement été placé en détention provisoire le 9 janvier, puis libéré le 23 et placé comme son épouse sous mesures de contrainte.

Leurs téléphones portables ont fini par être saisis le 9 janvier, "certainement sur l'insistance de plusieurs avocats", indique une source proche du dossier.

L'enquête, d'abord confiée à une jeune magistrate qui assurait la permanence la nuit du drame, a été placée le 6 janvier sous la responsabilité d'un pool de trois procureures. Me Mazou a réclamé en vain la nomination d'un procureur extraordinaire pour gérer cette affaire hors normes, objet d'une forte attention médiatique.

Reste le cas des auditions des époux Moretti la semaine dernière, qui ont nourri le mécontentement général.

Tenues dans des salles trop exigües pour contenir les 27 avocats des parties civiles, dont certains ont dû suivre les interrogatoires dans des pièces adjacentes, ces auditions ont donné lieu à quelques scènes surprenantes au siège du ministère public à Sion, la capitale du canton.

Les prévenus ont pu chacun assister à l'audition de l'autre, relire ensemble les procès-verbaux, et même déjeuner dans l'intimité, ont rapporté plusieurs avocats à l'AFP.

"Ca me semble assez invraisemblable parce qu'ils peuvent tout se raconter, mais on peut aussi se dire qu'au bout du compte, avec tous les moyens de preuve qui seront mis en œuvre, leurs déclarations seront mises à mal", réagit une source proche du dossier.

Ces deux auditions, qui n'ont pu être menées à leur terme, se poursuivront à une date encore indéterminée. "Ca n'avance pas", fulmine un autre avocat. "On a deux auditions de témoins - des employés - qui sont prévues cette semaine jeudi et vendredi, mais on n'a rien d'autre pour l'instant".

Libération "prématurée"

Au rang des récriminations, figure également l'absence d'autopsies ordonnées juste après le drame.

"C'est évidemment problématique (...) D'ailleurs, les autorités italiennes ont très justement ordonné plusieurs autopsies, même plusieurs exhumations à la suite du drame, parce que les autorités suisses ne le faisaient pas", explique Me de Galembert.

Craignant la disparition de preuves, l'avocat Romain Jordan, qui représente plusieurs familles, a lancé une plateforme en ligne pour collecter photos, vidéos et témoignages de la nuit de l'incendie.

"Notre travail est ultra-nécessaire, puisqu'en fait, c'est nous qui demandons les mesures et qui faisons bouger le ministère public", résume un de ses confrères.

Samedi, la Première ministre italienne Giorgia Meloni a manifesté sa "vive indignation" à la suite de la libération de M. Moretti la veille après le paiement d'une caution de de 200.000 francs suisses (environ 215.000 euros) par un proche. 

La décision, prise par un tribunal cantonal, laisse aussi les familles sans voix.

"Pour mes mandants cette sortie semble prématurée, vu notamment que les auditions de chacun des prévenus ne sont pas achevées. Le fait de pouvoir payer pour sortir de prison choque les gens, quand bien même en droit ce cas de figure existe", a confié à l'AFP Me Laurence Casays, qui défend trois familles.

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