Une proposition de loi visant à lutter contre de "nouvelles formes" d'antisémitisme grimé en antisionisme fait polémique. Ses opposants à gauche y voient un amalgame entre Juifs et Israël et une tentative de brider toute critique de la politique de Benjamin Netanyahu.
Porté par Caroline Yadan, députée d'une circonscription des Français de l'étranger englobant Israël, le texte figure à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale lundi, lors d’une journée réservée aux propositions de loi du groupe macroniste Renaissance.
Placée en quatrième et dernière position, derrière notamment un texte visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, elle a peu de chances d'être examinée et votée avant minuit. Le texte n'en suscite pas moins de vifs débats.
La proposition entend répondre à "l'explosion des actes antisémites en France" et ses "formes renouvelées" depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, dont l'appel à la destruction d'Israël, selon Caroline Yadan.
Répression renforcée
"L'antisémitisme n'est jamais figé. Il s'adapte. Il change de masque", a lancé lors de son examen en commission mercredi son autrice. "Dans l'histoire, les Juifs sont toujours coupables : trop riches ou trop pauvres, empoisonneurs de puits, voleurs d'organes, assassins d'enfants, meurtriers de Jésus. Il y a toujours, hélas, une bonne raison de haïr les Juifs. Aujourd’hui, cette bonne raison se nomme Israël".
Le texte prévoit de renforcer la répression des infractions de provocation et d'apologie du terrorisme, interdisant par exemple leur présentation comme un acte de résistance. Il crée un nouveau délit réprimant les appels à la disparition d'un Etat.
Et il précise également le champ d'application du délit de contestation de la Shoah, pour inscrire dans la loi la minoration ou la banalisation des crimes contre l'Humanité commis durant la Seconde guerre mondiale, comme l'expression d'un antisémitisme.
Après son dépôt fin 2024, la proposition de loi, cosignée par plus de 120 députés du camp gouvernemental mais aussi quelques socialistes, a suscité d'importantes réserves.
Déterminée à voir adopté son texte, Caroline Yadan a elle-même saisi le Conseil d'Etat et pris en compte ses multiples recommandations.
A gauche, la proposition continue de susciter de fortes inquiétudes : ces derniers jours, plusieurs tribunes d'intellectuels et personnalités d'origine juive ont appelé les députés à rejeter le texte.
"Critiquer le sionisme, comme toute idéologie politique, fait partie du débat démocratique normal alors que l'antisémitisme, comme tous les racismes, est un délit qui doit être combattu et sanctionné", écrit ainsi dans Libération un collectif, comptant Pierre Tartakowsky, président d'honneur de la Ligue des droits de l'homme.
Soutien de l'extrême droite
Selon les signataires, "amalgamer les deux" serait remettre "en cause la liberté démocratique de débattre" et affaiblirait la lutte contre l'antisémitisme. En outre, ce texte pourrait alimenter "l'idée, réellement antisémite celle-là, selon laquelle 'les Juifs' sont toujours mieux traités que les autres", s'inquiète ce collectif.
Dans une autre tribune, dans Le nouvel Obs, les chercheurs Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa s'interrogent : "Sans nier que le sionisme fut une réponse à l'antisémitisme, devra-t-on pour autant faire l'impasse sur sa dimension coloniale ?".
"Interdire de comparer, c'est interdire aux historiens d'effectuer leur travail", dénoncent-ils, estimant que le texte pourrait entraver le travail des chercheurs, journalistes et militants de la cause palestinienne.
Il assimilerait de surcroît les personnes d'origine juives à la politique de Benjamin Netanyahu et la guerre menée à Gaza.
Adopté en commission des lois mercredi par 18 voix contre 14, le texte a reçu le soutien du camp gouvernemental et du Rassemblement national.
A gauche, les communistes, La France insoumise et les écologistes ont voté contre, jugeant suffisant l'arsenal législatif actuel et appelant l'Etat à donner davantage de moyens à la prévention et l'éducation.
Les socialistes se sont abstenus, mais le groupe semble divisé. Leurs voix pourraient faire pencher la balance en cas de vote dans l'hémicycle.
Une poignée de députés socialistes, dont François Hollande et Jerôme Guedj, sont même co-signataires du texte.
Le candidat aux municipales à Paris, Emmanuel Grégoire, avait également signé ce texte, "dans un élan de principe compte tenu de mon engagement dans la lutte contre l'antisémitisme", avant de se rétracter, y voyant "imprécisions" et "dangers", a-t-il expliqué à l'AFP.
Olivier Faure, le Premier secrétaire du PS, a lui aussi exprimé jeudi son opposition au texte, en soutenant une autre tribune sur un blog de Médiapart.








