Orpea : un ex-infirmier d'une clinique psychiatrique Clinea témoigne

Cet ex-infirmier a travaillé pendant 7 ans pour une clinique psychiatrique Clinea, filiale du groupe Orpea. Il témoigne pour Brut.

Un manque d’effectif avec en moyenne 1 infirmier pour 21 patients

Pendant 3 ans, le journaliste Victor Castanet a enquêté sur la maltraitance dans les Ehpad Orpea en France. Il avait raconté à Brut son enquête.

“Moi, j’ai ces questionnements-là, sur le fait que ces sociétés qui gèrent des êtres humains vulnérables soient cotées en bourse” expliquait le journaliste et auteur du livre Les Fossoyeurs.

Les Ehpad du groupe Orpea ne seraient pas les seuls à témoigner de situations de malversations.

“Il y a plein de choses qui ne vont pas dans les Ehpad, il y a plein de malversations, de maltraitance, mais ça existe aussi dans les cliniques du groupe Clinea, qui appartient au groupe Orpea, du moins.”

Lui, c’est Frédéric. Il est infirmier et a travaillé dans l’une des cliniques psychiatriques du groupe Clinea à Lyon pendant plus de 7 ans. Il a accepté de raconter son expérience.

“Moi, j’étais dans un service particulier qui accueille des jeunes adultes qui sont en cursus estudiantin, c’était un service d’étudiants. Un des principaux problèmes, c’est le manque d’effectif.

Dans mon service, on est deux infirmiers pour 21 patients, voire un infirmier pour 21 patients. Si on doit prendre en charge quelqu’un qui est en crise d’angoisse, crise suicidaire, et qu’on est seul, derrière, on a 21 patients qui sont livrés à eux-mêmes.

Et il faut bien savoir, qu’en psychiatrie, qu’une crise d’angoisse chez un patient va se répercuter chez les autres patients. C’est juste impossible. On fait du soin au rabais.”

Un turnover de CDD : Frédéric a cumulé 89 CDD différents

“En plus du manque d’effectif, il y a un turnover de CDD qui est très important.

Je peux parler de mon cas personnel et en tout état de cause : je suis arrivé en septembre 2013, du coup, j’ai commencé en CDD au sein de la clinique Lyon Champvert et je suis resté en CDD jusqu’à fin janvier 2015, soit 17 mois en CDD, et sur ces 17 mois en CDD, j’ai eu un total de 89 CDD différents.”

Après 17 mois, Frédéric a obtenu un CDI. Ce problème de turnover lié à la multiplication des CDD dans les services, Victor Castanet le pointait déjà du doigt dans son livre Les Fossoyeurs, consacré aux Ehpad du groupe Orpea.

Et voici comment s’en est justifié Jean-Christophe Romersi, le directeur général du groupe Orpea, lors de son audition à l’Assemblée nationale : “Quand je faisais 38 CDD à la même personne dans la même année, ce n'était pas par volonté de ne pas l'embaucher, c’était la volonté de cette personne de ne pas avoir un CDI. Et ma volonté à moi, c’était de stabiliser l’équipe.”

La question du coût élevé des séjours pour les patients

Le groupe Orpea, en plus des Ehpad, c’est donc des cliniques psychiatriques mais aussi des cliniques de soins de suite et de réadaptation.

Et puis, il y a aussi la question du coût des séjours pour les patients.

Dans l’établissement où travaillait Frédéric, le prix de base d’une chambre s’élève à 140 € par jour. Dans son service, dédié aux étudiants, le forfait journalier monte à 220 €. Il existe même des catégories de chambres à 365 € la journée.

Frédéric : “Vu qu’il faut que la clinique soit pleine, il ne faut surtout pas qu’il y ait de lits vides, parce qu’un lit vide, ça ne rapporte pas d’argent. Donc on va prendre des patients qu’on ne peut pas prendre en charge à la base.

Et là, autant vous dire que ça vient interférer aussi dans le soin et dans les services. On a un patient qui est très malade, ou la pathologie est très avancée, ça devient compliqué à gérer quand on est en si peu d’effectif, en plus.

On est souvent sollicités et parasités pour aller voir les patients et leur proposer des prestations meilleures que ce qu’ils ont. C’est-à-dire, si le patient a une mutuelle qui va payer, qui va rembourser la chambre particulière, ou une chambre VIP parce qu’il y a des chambres VIP, on nous demande de proposer des prestations en plus.

Et ça, ça montre toutes les dérives, parce que nous, on est soignants. On est soignants, on n’est pas commerçants, on n’est pas là pour faire du budget, on est là pour prendre soin des patients.”

Frédéric est actuellement en procédure judiciaire contre son ancien employeur

Laurène Gris, journaliste Brut, a contacté Clinea, et voici la réponse qu’elle lui a donnée à propos des prestations complémentaires : “Il est fondamental de dissocier le soin de la partie « hôtellerie ». Nous sommes catégoriques sur le fait qu’aucun soignant ne soit associé à ce type de pratique. Si tel était le cas, il s’agirait là d’une dérive isolée.

Nous ne proposons pas des prestations plus chères mais des prestations de confort hôtelier complémentaires qui peuvent être souscrites, ou non, au libre choix des patients.”

Frédéric est aujourd’hui en procédure judiciaire contre son ancien employeur, après avoir été licencié pour un motif qu’il juge abusif. Ce licenciement est intervenu quelques mois après qu’il ait initié le premier mouvement de grève au sein de son établissement.

L'enquête du journaliste Victor Castanet a provoqué un nouveau scandale dans le monde de la santé, en particulier celui des personnes en fin de vie.

En février 2022, lors de l’audience des dirigeants d’Orpea à l’Assemblée nationale, les députés n’ont pas pu cacher leur colère tant sur les conditions de travail des médecins, docteurs, psychiatres, psychologues, que sur les soins de santé et l'accueil apportés aux patients des établissements. Redécouvrez la vidéo.

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Brut.
11 février 2022 16:13