Une vieux récit toujours vivant
Voilà déjà plus d’un mois que “L’Odyssée”, dernier film de Christopher Nolan, est sorti en salle et il recense plus de 7 millions d’entrées en France.
Composée vers le 8e siècle avant J-C, “L’Odyssée” raconte le (long) retour d’Ulysse à Ithaque après la guerre de Troie, un périple qui va durer dix ans, ponctué de monstres, de tempêtes, d’enchantements et de rencontres. Si ce poème est signé au nom d’Homère, sa paternité reste néanmoins débattue. Certains parlent d’un seul poète, d’autres d’une tradition orale mise à l’écrit progressivement. En réalité, il se pourrait bien que “L’Odyssée” soit le fruit d’un travail collectif.
Toujours est-il que cette épopée mythique continue d’inspirer le cinéma et la culture populaire. Et l’adaptation cinématographique de Nolan le confirme. À la sortie du cinéma UGC de Montparnasse, les avis sont unanimes : la mythologie captive . “J’ai lu ‘L’Odyssée’ au collège, je connais l’histoire, mais pendant tout le film, j’avais le souffle coupé, comme si à tout moment, l’histoire pouvait changer”, explique Iman, étudiante en Art. “Ce qui me plaît dans L’Odyssée ? L’aventure, les moments de peur et les scènes de retrouvailles très touchantes”, confie Julie, restauratrice. Mais alors pourquoi ce mythe tend à perdurer pendant que d’autres tombent peu à peu dans l’oubli ?
“Le blockbuster de l’Antiquité”
Pour le comprendre, rencontre avec Benjamin Brillaud, alias Nota Bene. Avec plus de 2,8 millions d’abonnés sur YouTube, il raconte l’histoire de France et du monde avec finesse et modernité. Pour lui, si “L’Odyssée” continue d’être appréciée, ce n’est pas le fruit du hasard : “L'Odyssée a tous les ressorts narratifs. C'est le blockbuster de l'Antiquité. ‘Star Wars’ ou encore ‘Harry Potter’ s'inspirent du même schéma narratif.” Le récit contient donc les ingrédients des grandes sagas modernes : un héros identifiable, une quête claire (rentrer chez lui), des obstacles toujours plus difficiles et des retournements de situation. Cette tension permanente entre aventure et retour au foyer permet de ne jamais être lassé. Et si ces mécanismes sont propres au cinéma contemporain, ils semblent être similaires à ceux créés il y a 3000 ans lors de la rédaction de l'œuvre. Le mythe ne disparaît jamais, il change simplement de forme.
Un récit qui sait s’adapter à chaque époque
Si cette structure fonctionne toujours, ce n'est pas uniquement parce qu'elle est spectaculaire. En effet, il semblerait que les mythes survivent parce qu’ils sont suffisamment souples pour être interprétés. Julien d'Huy, historien et mythologue français, apporte un éclairage précieux sur la question. “Un mythe ne survit pas parce qu’il reste immobile, mais parce qu’il peut changer sans cesser d’être reconnaissable. Si tout change, le récit disparaît. Si rien ne change, il risque de ne plus faire sens. Les mythes qui traversent le temps conservent donc suffisamment de leur structure pour être transmis, tout en restant assez souples pour être réinterprétés.”
C'est ce qui explique, selon lui, la longévité de “L'Odyssée”. Depuis près de trois millénaires, le récit conserve donc son ossature, celle d'un héros qui tente de rentrer chez lui après une guerre, mais chaque époque lui donne une nouvelle lecture.
Polyphème, un personnage évolutif
Le cas du Cyclope Polyphème est révélateur. Julien d’Huy explique : Les analyses que j’ai menées suggèrent que cette tradition narrative pourrait remonter au Paléolithique, sa diffusion étant compatible avec les anciens mouvements de populations dans le nord de l’Eurasie puis vers l’Amérique.”
Il ajoute : “Ce qui est frappant avec Polyphème, c’est qu’on retrouve des combinaisons précises de détails narratifs qui se retrouvent dans différentes traditions : un héros enfermé chez un maître, des animaux, une fuite impossible, le recours à la ruse, puis une évasion en se dissimulant sous ou dans une bête. Plus une combinaison de ce type est complexe, moins il est probable qu’elle ait été réinventée indépendamment à plusieurs reprises.”
La figure du géant borgne remonte à une époque bien antérieure au texte homérique, ses origines prenant racine à la préhistoire. Si la trame narrative s'est globalement maintenue au fil du temps, elle a su, cependant, se transformer et s'adapter selon les époques.
Dans “Ulysse 31”, par exemple, la série d'animation franco-japonaise des années 1980, les dieux de l'Olympe ou encore le Cyclope quittent la Méditerranée antique pour l'espace. Le voyage d'Ulysse devient une odyssée interstellaire, sans que la mécanique du récit ne change vraiment. Les épreuves restent les mêmes, mais elles sont réinterprétées à travers les codes de la science-fiction. C'est précisément cette plasticité qui fait la force des grands mythes.
“L’Odyssée” de Nolan, résolument actuelle
L’adaptation par Nolan illustre donc bien l’idée de Julien d’Huy selon laquelle “L’Odyssée” conserve sa structure tout en adoptant les préoccupations, les imaginaires et les références d’aujourd’hui. Le réalisateur a proposé à Elliot Page, un acteur transgenre, d’interpréter le rôle d’Achille, à Travis Scott de jouer le rôle du poète Démodocos et à l’actrice noire Lupita Nyong’o de faire Hélène de Troie. Des choix qui lui ont valu de nombreuses critiques faites par des conservateurs jugeant le film trop “woke” et trop progressiste, mais qui viennent confirmer la volonté du réalisateur britanno-américain de s'adapter à son époque. Les personnages ont évolué, le mécanisme antique, lui, fonctionne encore aujourd’hui et fait salle comble.






