Publié en 2023 aux éditions du Seuil sous l'étiquette ambiguë de "roman autobiographique", "La propagandiste" raconte la collaboration sous l'Occupation allemande (1940-1944) de plusieurs membres de la famille de la narratrice du livre, particulièrement sa mère.
Celle-ci y est présentée comme une "collaborationniste zélée" au sein de l'Oraff, organe de la propagande nazie en France sous Vichy, tandis qu'un grand-oncle est décrit comme le directeur d'un journal pro-allemand à Paris.
Figurant sur la première liste du prix Goncourt à sa parution, "La propagandiste" a bénéficié d'une campagne promotionnelle axée sur son inspiration autobiographique. Dans l'émission La Grande Librairie, Cécile Desprairies, 68 ans aujourd'hui, qui n'a pas assisté à son procès, parlait de l'ouvrage comme d'une "libération de la parole".
"Élucubrations pénibles"
Alors qu'une presse quasi-unanime tressait des éloges au livre, c'est une chronique dans le Figaro titrée "Nazie un jour, nazie toujours" qui a convaincu le propre frère de l'autrice de régler l'affaire en justice. Quelques semaines après la parution, au nom de toute la famille, son aîné et une cousine l'ont assignée en diffamation à la mémoire des morts, une procédure peu courante.
"Il n'y a rien de ce qu'elle raconte qui ne soit pas des élucubrations pénibles, odieuses et insupportables", explique devant le tribunal Guillaume Desprairies, dénonçant un "tableau abject et dégradant" sans rapport avec la vie de leur mère.
Loin de la pro-nazie convaincue du roman, le retraité brosse le portrait d'une femme détestant au contraire le régime de Vichy - et ne parlant même pas allemand.
"Elle a toujours refusé d'avoir une carte d'identité parce que Pétain l'avait instituée (...) Elle a toujours refusé qu'on lui fête la fête des mères parce que Pétain l'avait mise en place. Elle était admiratrice de la Révolution française, des Lumières."
Opprobre sur la famille
Tranchant avec le vide habituel des salles lors des audiences civiles, les bancs du public sont noircis par une trentaine de membres de la famille élargie Desprairies-Manevy, qui signalent de la tête leur réprobation à la lecture fastidieuse par la juge des 83 passages poursuivis du livre.
Agissant juridiquement en qualité d'héritiers directs de personnages de l'ouvrage jugés reconnaissables, bien qu'ils y soient nommés différemment, les demandeurs estiment que "La propagandiste" a jeté à tort l'opprobre sur toute leur famille.
"J'ai des relations très compliquées avec un certain nombre de gens dans le village où j'ai repris une ferme. J'ai senti que c'était pesant, très pesant", confie Guillaume Desprairies, jugeant en larmes que "des gens qu'on a aimés" ont été "traînés dans la boue".
"La diffamation à l'égard des morts n'abîme pas uniquement les morts, elle abîme les vivants", cingle dans la foulée son avocate Marine Boulard.
Le positionnement autobiographique de "La propagandiste" lui a permis de surfer sur la mode éditoriale des livres "révélant des secrets familiaux honteux", considère l'avocate. Et a valu à son autrice, outre de multiples passages dans les médias, des invitations à donner des conférences au mémorial de la Shoah de Drancy ou au mémorial de Caen.
"Avoir affublé son ouvrage de l'épithète roman ne constitue pas un totem d'immunité", renchérit Michaël Bendavid, l'autre avocat de la famille.
Contestant les accusations, Cécile Desprairies et le Seuil mettent eux en avant le droit à la fiction propre à un ouvrage étiqueté comme un "roman", au contraire d'un "essai" historique. "Je vous demanderai de faire prévaloir la liberté de création et d'expression sur des querelles familiales", plaide devant le tribunal leur avocate Bénédicte Amblard.
Dans le cadre de la rentrée littéraire d'hiver, Cécile Desprairies sort la semaine prochaine aux éditions Julliard un nouveau roman, "L'enfant du doute".
Le tribunal, lui, publiera sa décision le 18 mars.








