Noémie Madar : les juifs face à l'antisémitisme

"J’étais face à un élève. Il me regarde. Et il me dit : "Hitler, il n’a pas fini son travail.""

Rencontre avec Noémie Madar, présidente de l’Union des étudiants juifs de France

Brut l’avait déjà interviewée en 2018. Malheureusement, en près de deux ans, elle constate peu de progrès en matière de lutte contre l’antisémitisme et le racisme.

Depuis juin 2019, Noémie Madar, 25 ans, est présidente de l’Union des étudiants juifs de France. Régulièrement, elle va dans les classes faire de la prévention contre l’antisémitisme. Brut l'a rencontrée.

« On doit combattre ensemble »

Il y a quelques semaines, j’étais à Bayonne pour une marche en hommage aux victimes de l’attentat terroriste qui a touché la mosquée de Bayonne. On était de tous bords : des juifs, des musulmans, des athées… des Français, quoi. On était là et on voulait dire « stop ». Ce n’est pas possible, aujourd’hui, qu’un musulman soit attaqué parce qu’il est musulman, un juif parce qu’il est juif ou un homosexuel parce qu’il est homosexuel.

Si j’ai une parole à porter, c’est celle-là : « On doit y aller ensemble, on doit combattre ensemble. » C’est cette France-là dans laquelle on croit.

J’ai commencé à vouloir m’engager en 2006, quand Ilan Halimi a été assassiné et torturé parce que juif, sur les simples préjugés que « les juifs sont riches et solidaires ». Ilan Halimi est juif, sa famille va être solidaire et donc ses meurtriers, ses geôliers, vont réussir à avoir une rançon. À ce moment-là, ce sont des préjugés qui ont tué, comme il y a quelques années, à Aubervilliers. Un jeune avait été tué parce que « les Asiatiques ont de l’argent ». En sortant de son magasin, forcément, il devait avoir avec lui une valise de billets ! Les préjugés tuent. Les préjugés font mal.

Bon, c’est pas grave d’avoir des préjugés, mais la peur et le danger, c’est quand on finit par vraiment y croire et quand on les met en oeuvre.

« Je ne dis pas que je suis juif »

Au moment des attentats de l’Hyper Cacher, dans les locaux de l’Union des étudiants juifs de France, il y a un policier qui nous a expliqué comment s’échapper, par quelle issue de secours, par quelle fenêtre on pouvait partir plus vite de nos bureaux. Finalement, dans les tête des étudiants juifs de France, aujourd’hui, c’est un peu ça. « À quel moment vais-je devoir m’échapper s’il se passe quelque chose ? »

Ça, en France, en 2020, c’est pas possible. N’importe quel Français, n’importe quel étudiant juif doit pouvoir voir son avenir en France. Mais pour l’instant, c’est compliqué. Je ne compte plus les témoignages d’étudiants qui me disent : « Je ne dis pas que je suis juif, ou si je fais shabbat le vendredi soir, ou si je vais à un événement de ma communauté le dimanche, parce que j’ai peur des retombées. » Ça, je pense que ça s’est ancré de plus en plus ces derniers mois.

« Hitler, il n’a pas fini son travail »

Sur les réseaux sociaux, c’est quotidien, dès que je publie un message, un tweet, ou que je dénonce un antisémite, c’est quasiment des vagues de messages haineux, antisémites qui s’abattent. Ça dit : « Tu dis ça parce que tu es juive, de toute façon vous faites la même chose aux Palestiniens, de toute façon les juifs sont tous riches, ils contrôlent le monde… » Comme si ce n'était pas la vie réelle. Alors que finalement, d’une certaine manière, ça me touche.

Je pense que l’éducation, c’est une solution très importante. On continue à aller dans les classes, à déconstruire les préjugés. Récemment, j’étais face à un élève. Il me regarde et me dit : « Hitler, il n’a pas fini son travail. » À ce moment-là, ça paralyse, d’une certaine manière. On se dit qu’il y a encore du travail. Et pendant d’autres interventions, il y a des élèves qui sortent et qui nous disent merci.

Le combat contre le racisme et l’antisémitisme, on aimerait que ce soit le combat de tous, pas uniquement des juifs et des musulmans. Ça, dans la société, c’est dur actuellement.

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Brut.