Penser le télétravail avec la philosophe Julia de Funès

"Le télétravail modifie notre rapport au travail. Il lui redonne sa juste place."

Les avantages du télétravail, par Julia de Funès

La philosophe et autrice Julia de Funès donne des pistes pour penser cette façon de travailler, nouvelle et déstabilisante pour beaucoup.

« Le télétravail modifie notre rapport au travail sur plusieurs points. Il déplace le travail, et en déplaçant le travail, il lui redonne sa juste place. C'est-à-dire que le télétravail s'inscrit dans la vie du foyer et il revient au centre du foyer, qu'il se domestique. Il perd son prestige aristocratique », constate la philosophe et autrice Julia de Funès. Pour Brut, elle analyse en quoi ce mode de travail a changé notre rapport à l’emploi.

« Le télétravail devient une activité comme une autre »

La vie prend le dessus sur le travail : le télétravail devient une activité comme une autre, au milieu des devoirs, au milieu d'autres activités. Et le travail reprend du sens, dans ce sens-là, parce qu'il n'est qu'un moyen au service de la vie. Le gros piège du travail, à l'opposé du télétravail, c'est que le travail devienne la finalité ultime de la vie. Pourquoi les gens, la plupart des salariés, préfèrent télétravailler, psychologiquement ? Parce que ça libère.

Vous avez vu à quoi ressemblent vos bureaux comme les bureaux de beaucoup d'autres entreprises ? Ce sont des open spaces, ce sont des blocs de verre, tout est visible. Il suffit de se savoir visible pour agir comme si nous étions vus. Il y a une sorte de représentation permanente. Ça accapare l'esprit qu'on travaille, et c'est pour ça aussi – si j'en suis les études – qu’on est un peu moins bien au bureau qu'à la maison.

« Le management est plus direct parce qu'on s'occupe véritablement du résultat concret »

Le télétravail agit comme un tamis, c'est-à-dire que seule la performance compte. On ne voit plus que le résultat. Vous savez, les gens qui font semblant avec des dossiers sous le bras, qui s'agitent dans les couloirs, qui font signe qu'ils travaillent, en attendant, ils ne travaillent pas. On est encore une fois accaparé par l'image qu'on projette, mais pas du tout par le travail effectif. Tous ces gens-là, qui sont dans une théâtralité, ne peuvent plus jouer cette comédie en télétravail. Seule la performance compte.

D'une certaine façon, le management est plus direct parce qu'on s'occupe véritablement du résultat concret de ce qu'apporte le salarié, plus de cette gestuelle qui peut tromper les apparences. Après, évidemment que quand on télétravaille 5 jours sur 5, les dérives peuvent arriver. Le télétravail, le numérique, ne doit pas supplanter le présentiel et la présence réelle. Je pense que le bon mélange est dans l'hybridation. C'est, je pense, ce vers quoi on tend après la période de confinement. En général, c'est un jour ou deux par semaine.

« Le télescopage de sphères est très stressant »

Les études sont un peu ambivalentes, c'est-à-dire que les gens ne sont pas nécessairement plus heureux en télétravail, même s'ils préfèrent télétravailler. Il y a un confort qui s'explique par le temps de transport. Néanmoins, le télescopage de sphères est très stressant. C'est très angoissant de mêler la vie personnelle, la vie professionnelle, les différentes identités… On ne peut plus faire de sa vie des étapes successives qui s'adjoignent les unes aux autres.

Ce mélange des sphères, ces identités qui se confondent, crée du stress. On n'est pas forcément plus heureux en télétravail. On est plus libre, on est plus libéré, mais pas forcément plus heureux. Le bonheur, c'est quand même quelque chose de très difficilement palpable et mesurable !

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Brut.