L'histoire du mot "beurette"

"Non, on n’est pas des beurettes." De la "Marche des beurs" à aujourd’hui, le mot "beurette" a une histoire. La voici.

« Beurette », un terme sexiste et stigmatisant

Dans certains discours, ce mot définit les femmes d’origine maghrébine. Mais pour de nombreuses concernées, il revêt un caractère raciste, dévalorisant et fétichisant.

Quand on tape le mot « beurette » sur Google, ce ne sont que des sites pornographiques qui apparaissent en première page. « C’est très, très grave. J’ai envie de dire : « Non, on n’est pas des beurettes, stop, arrêtez avec ce mot-là. » », s’insurge Linda.

« Je m’identifierais plutôt comme une française d’origine maghrébine »

L’histoire de ce terme remonte aux années 1980. En 1983, du 15 octobre au 3 décembre, des milliers de personnes issues des quartiers populaires marchent vers Paris pour dénoncer le racisme, la répression policière et les crimes racistes. C’est la Marche pour l’égalité et contre le racisme.

Rapidement, les médias rebaptisent le mouvement « Marche des beurs ». Un terme qui ne convient pas toujours aux femmes et hommes concernés. « C’est un peu péjoratif. Disons que je m’identifierais plutôt comme une Française d’origine maghrébine », assure Nadja.

Le problème avec cette expression, pour l’anthropologue, c’est la généralisation qu’elle entraîne. « Cette jeunesse-là va être constituée comme un groupe homogène désigné par le terme “beur”. On parle de la génération “beur” », détaille Nacéra Guénif-Souilamas, sociologue et anthropologue. Au-delà de la génération, ce mot revêt un caractère méprisant. « On va parler de désir d’intégration, ce qui est en soi un oxymore. Il y a une tonalité paternaliste très forte, une forme de condescendance qui conduit à les mettre sous tutelle, littéralement », analyse Nacéra Guénif.

« Arabe » devient « rebeu », puis « rebeu » devient « beur »

Comment en est-on arrivé au mot « beur » ? C’est une contraction du verlan d’« arabe ». « Arabe » devient « rebeu », puis « rebeu » devient « beur ». Derrière l’invention de ce mot, il y a un vrai storytelling, explique Nacéra Guénif. « Comment la marche pour l’égalité et contre le racisme devient la marche des Beurs ? C’est presque révisionniste, une façon de refaire l’histoire… »

À l’époque, François Mitterrand vient d’être élu président de la République. Nacéra Guénif raconte : « Après avoir reçu à l’Élysée certains des membres initiateurs de la marche, à son terme, en décembre 1983, il comprend qu’il a face à lui des acteurs politiques critiques, qui sont parfaitement clairs sur ce qu’ils demandent et notamment sur la fin des crimes policiers, des crimes racistes. »

Elle poursuit : « Il initie une contre-dynamique, comme une contre-insurrection, au fil de laquelle il faut complètement réinventer cette histoire et lui donner une toute autre finalité, qui va être de développer un antiracisme moral, et non pas politique. »

« On ajoute le suffixe « ette », qui accentue la mise sous tutelle »

Le mot féminin « beurette » apparaît plus tard. Dans les médias, il définit les femmes d’origine maghrébine. « Très vite évidemment, il faut nommer celles qui vont devenir les modèles d’intégration. Au lieu de passer au féminin simplement en ajoutant un « e », ce qui ferait « beure », on ajoute le suffixe « ette », qui accentue la mise sous tutelle, la domestication. On retrouve la même connotation que dans « midinette », « soubrette »… », détaille la sociologue.

Le mot devient progressivement une insulte. « Ça l’était sur le mode ‘’tu cèdes trop”, être de trop bonne volonté. Ça, c’est la première manière. Et il y a une forme de trahison clairement formulée. La beurette est un objet sexuel, et à ce titre, on peut lui renvoyer qu’elle cède à la prédation sexuelle des “Blancs”. »

« Nous, les femmes, on ne peut pas s’approprier le mot comme les hommes s’approprient le mot beur, parce qu’il est trop piégé avec sa connotation sexiste »

Une vision de la « femme arabe » héritée pour certains de la période coloniale. Dans les années 2000, des affiches racistes et des photos de nu de femmes indigènes sont redécouvertes, ce qui accentue le fantasme néocolonial et fétichisant. Une nouvelle catégorie apparaît sur les sites pornographiques, celle de « beurette ». « Nous, les femmes, on ne peut pas vraiment s’approprier le mot beurette comme les hommes peuvent s’approprier le mot beur, parce que le mot est trop piégé avec sa connotation sexiste », réagit Fatima.

Un cliché sexiste, raciste et classiste

« La beurette, c’est typiquement une figure orientaliste. C’est une figure d’une femme qui doit être attirante, mais surtout qui devient un objet sexuel. Un objet sur lequel il faut prendre l’ascendant. Ce mot est sexuellement, historiquement, généalogiquement, colossalement chargé. C’est un mot de l’humiliation des femmes arabes », affirme Nacéra Guénif.

En 2019, le site porno XHamster a publié son classement des termes les plus recherchés en France. Le terme « beurette » figurait en tête. Pour Shanese, ce mot est aujourd’hui trop connoté péjorativement pour continuer à l’utiliser. « C’est un cliché à la fois sexiste et raciste, puisqu’il ne renvoie qu’aux femmes arabes. Enfin, il est classiste, puisqu’il ne qualifie que des femmes de basse extraction sociale. »

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Brut.
5 juin 2020 10:40