Des manuscrits longtemps en péril

Écrivain, ethnologue et humaniste, Amadou Hampâté Bâ « fut l’un des plus grands défenseurs du passage de la tradition orale africaine à l’écrit », affirme Mame Omar Diop, représentant résident de l’UNESCO en Côte d’Ivoire. Il renchérit : « Ses manuscrits témoignent de savoirs, de traditions, de philosophies et d’histoires qui, sans une action de sauvegarde urgente, risquaient de disparaître. »
De son vivant, conscient de la valeur de son héritage, Amadou Hampâté Bâ avait commencé à classer ses archives. Mais après sa disparition, ces documents ont longtemps été conservés dans des conditions précaires. « Les manuscrits étaient soumis à l’humidité, ils étaient entassés les uns sur les autres, entourés de rongeurs et d’insectes », se souvient l’une de ses filles, Rokiatou Hampâté Bâ, aujourd’hui directrice exécutive de la Fondation qui porte le nom de son père. « Si ces documents venaient à disparaître, ce serait une perte immense. Tous les efforts et tous les sacrifices consentis par mon père auraient alors été réduits à néant. »
Créée le 9 janvier 2002 à Abidjan, à l’initiative de la famille Hampâté Bâ, la Fondation s’est donné pour mission de sauvegarder, valoriser et transmettre le patrimoine de celui surnommé « le sage de l’Afrique ». Soutenue par l’État de Côte d’Ivoire et « par de nombreuses personnalités du monde culturel et politique, elle agit avant tout par fidélité à la vision du patriarche », affirme Rokiatou. « Au soir de sa vie, c’est lui qui m’a confié cette mission », confie-t-elle, émue. « Pour moi, il n’était pas seulement un père biologique, mais un maître, un guide, un phare. Préserver ses manuscrits, c’était une dette morale. »
L’engagement décisif de l’UNESCO

Un tournant majeur intervient en 2019, lors de la visite à Abidjan de la directrice générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay. « C’était une amoureuse de la pensée d’Hampâté Bâ et elle a été surprise de voir qu’au-delà des œuvres publiées, il restait un héritage aussi considérable à sauvegarder », raconte Rokiatou. « Elle a immédiatement compris l’enjeu et s’est engagée à nous accompagner. Et elle a tenu parole. »
Pour le représentant de l’UNESCO en Côte d’Ivoire , « il était essentiel de s’engager dans la préservation des manuscrits d’Amadou Hampâté Bâ, car ils constituent une part inestimable du patrimoine documentaire africain et mondial. » Il renchérit : « cette démarche s’inscrit pleinement dans le mandat de l’UNESCO, aligné sur la Recommandation de 2015 concernant la préservation et l’accessibilité du patrimoine documentaire, y compris le patrimoine numérique ».
Sauver, numériser, transmettre
Le projet s’est articulé autour de plusieurs axes essentiels, précise Rokiatou : « Il était nécessaire, dans un premier temps, de prendre en compte l’amélioration des conditions matérielles de conservation dans un pays où le taux d’humidité dépasse 80 %. » Il a également permis le renforcement des compétences des équipes de la Fondation et des institutions de mémoire ivoiriennes. Selon Rokiatou, « un vaste travail de numérisation et de catalogage des documents a été mené, accompagné du déploiement d’outils numériques destinés à en faciliter l’accès ».
Fier de l’engagement de l’UNESCO, Mame Omar Diop confie que « dans ce projet, nous avons joué un rôle de catalyseur en facilitant le dialogue entre les partenaires, en mobilisant une expertise internationale et en assurant la coordination globale du projet. L’Organisation a également veillé au respect des normes internationales en matière de conservation, de numérisation et d’accessibilité des archives ».
Aussi, des experts venus de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Mali et de Corée ont accompagné la Fondation dans ce travail minutieux. « Ils nous ont aidés pour le dépoussiérage, la fabrication de boîtes d’archives à pH neutre, la numérisation et la gestion électronique des données », explique Rokiatou.
Selon Mame Omar Diop « les Archives nationales de Corée disposent d’une expertise reconnue à l’échelle internationale en matière de conservation et de numérisation du patrimoine documentaire, garantissant la qualité et la durabilité du projet. Le partenariat est l’un des plus aboutis que nous ayons connus en Côte d’Ivoire », souligne le représentant de l’UNESCO. Il a permis d’accroître l’accessibilité des manuscrits en numérisant une sélection de 1 000 manuscrits de la collection et en les rendant accessibles au public.
Une victoire contre l’oubli

Au-delà des chiffres, ce sont des fragments de vie qui ont ressurgi pendant le processus de sauvegarde des manuscrits. Rokiatou se souvient de l’émotion ressentie en découvrant les agendas de son père. « Il décrivait absolument tout. Nos journées, nos déplacements... J’ai retrouvé des passages où il parlait de moi, de souvenirs d’enfance. C’était comme revivre ces moments. Les manuscrits révèlent un homme profondément engagé et défenseur de l’éducation des filles.»
Rokiatou renchérit : « J’ai découvert dans ses écrits qu’il s’était opposé à une demande de mariage me concernant alors que je n’avais que quatorze ans. Il écrivait qu’il voulait pour moi un autre avenir, fondé sur la connaissance et la liberté. »
Pour Mame Omar Diop, c’est la profondeur et la diversité de la pensée d’Amadou Hampâté Bâ qui sont les plus marquantes. « Il était un homme de culture en avance sur son temps. Sa pensée et sa réflexion résonnent encore fortement aujourd’hui avec les enjeux contemporains, notamment en matière de dialogue des cultures, de transmission des savoirs et de valorisation de l’identité africaine. »
Huit années durant, Amadou Hampâté Bâ a siégé au Conseil exécutif de l’UNESCO, souvent sollicité pour sa sagesse en période de crise. Comme le soulignait Federico Mayor, ancien directeur général de l’Organisation, lors de la soirée organisée à la mémoire d’Amadou Hampâté Bâ le 11 juin 1991, il a permis la reconnaissance de « la culture africaine à la tribune internationale ».
« Il appartenait à toutes les philosophies, sauf à celles de l’intolérance », rappelle sa fille. « Son patrimoine n’est pas seulement africain, il est pour l’humanité tout entière. Aujourd’hui, chaque manuscrit sauvegardé est une victoire contre l’oubli. On se dit que le patriarche n’a pas cherché en vain », conclut Rokiatou. Une chose est sûre, sa bibliothèque qu’il redoutait de voir brûler est aujourd’hui protégée.





